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Le projet

Résumé du document

Florence Jany-Catrice, Lille1 Clersé

Béatrice Touchelay, Lille3 IRHiS

 

 

 

Le projet vise à former un noyau de chercheurs de différentes disciplines des sciences humaines et sociales susceptible de créer un réseau national et international permettant de déposer un projet ANR, éventuellement avec le Québec (projet ANR-FQRSC). L’approche historique de la question (XVIII-XXIe siècle) et la démarche comparative (croisement des expériences nationales et des chronologies) constituent à la fois son fil directeur, sa principale difficulté méthodologique et ses enjeux scientifiques. Les recherches menées à partir des sources primaires – au sens de chacune des disciplines représentées – archives pour l’historien, enquêtes pour le sociologue –  seront privilégiées.

La réalisation du projet passe par deux réunions de travail réunissant l’équipe et par l’organisation d’une table ronde largement plus ouverte à l’extérieur visant à présenter la thématique et à tenter d’élargir l’équipe. Cette table ronde sera l’occasion d’établir des contacts avec les quelques équipes de chercheurs français qui travaillent sur un thème proche, et en particulier avec Emmanuel Didier et Isabelle Bruno, « Statactivisme », pour s’assurer de la complémentarité de nos projets et proposer une collaboration. La première réunion de travail  vise à dresser un état des recherches par les membres de l’équipe et des questions en suspens sur les relations entre statistiques et démocratie dans différentes disciplines des sciences humaines et sociales puis à confronter les questions soulevées par cette thématique. La seconde réunion permettra de préciser les cadres du projet ANR dans lequel l’équipe pourra s’engager.

 

Ce projet part du constat de l’ambigüité de la concordance entre statistiques  et démocratie dans la France contemporaine si l’on retient l’histoire de l’institution qui les produit.

La genèse de l’institution de la statistique publique française contemporaine correspond d’abord à des régimes autoritaires, puis aux premières fondations de la démocratie politique. Le bureau de la statistique générale se charge des recensements démographiques à partir du Premier Empire, il disparaît après les Cent jours puis il est réinstallé par Adolphe Thiers, ministre du commerce de la monarchie de Juillet en 1833. Thiers est un admirateur des réalisations du Board of Trade britannique, qui établit des séries et les diffuse périodiquement dans des annuaires présentant les statistiques administratives du royaume. La statistique d’outre-manche est conçue comme un outil de gouvernement bien avant celle du continent et dans un contexte politique libéral. En France, le bureau de la statistique générale ne s’étoffe pas avant la stabilisation de la République dans les années 1880. Devenu Statistique générale de la France (SGF), il reste spécialisé dans les recensements démographiques quinquennaux et ne bénéficie d’un budget permanent qu’au début du XXe siècle. Ses missions se diversifient, englobant progressivement le domaine économique, celui des prix, etc. La Première Guerre mondiale puis la crise des années 1930 confirment le besoin d’outils quantifiés, mais les moyens dévolus à la SGF restent insuffisants jusqu’à Vichy. Le changement d’échelle avec la création du Service National de la statistique qui incorpore la SGF puis, une fois rétablies les institutions démocratiques, avec l’INSEE, aboutissent aux structures contemporaines. Les ambitions démocratiques des reconstructeurs qui créent l’INSEE sont exposées dans le programme du Conseil national de la Résistance de mars 1944. Elles incitent à trancher la question des fichiers de l’occupation, à définir  l’éthique de la profession de statisticien et à réfléchir aux implications de l’affirmation de la statistique administrative et du développement des outils et des techniques de traitement des données (sondages et informatique) ou de l’augmentation de la nécessité de l’information économique et sociale précise pour encadrer des économies complexes. Les histoires nationales des institutions de statistiques publiques depuis le XVIIIe siècle et dans des contextes démocratiques ou non démocratiques, l’impact des guerres mondiales, celui de la colonisation, ouvrent de larges champs à la comparaison jusqu’à la période la plus contemporaine.

La statistique envisagée est une convention dont les enjeux suscitent un questionnement pluridisciplinaire et citoyen.

Outils d’évaluation et de classement dont les modes d’élaboration ne sont pas toujours clairs, moyens de renforcer les asymétries d’information au dépend des plus faibles, chômeurs ou petites et moyennes entreprises, les statistiques creusent les  inégalités et menacent la démocratie. Le pouvoir politique en a visiblement conscience, depuis peu, et la maitrise de l’élaboration et de la diffusion des résultats des enquêtes deviennent un enjeu de luttes politiques qui menacent aussi la démocratie. Ces faits sont nouveaux. Les statistiques publiques ne sont devenues des enjeux de pouvoir que récemment. Dans les années 1950, elles suscitaient la méfiance, les oppositions aux enquêtes et recensement étaient fréquentes et venaient le plus souvent des partis de droite puis, la droite a appris à se servir des chiffres. En quelques décennies, entre l’introduction de la statistique économique comme argument du débat électoral (Giscard/ Mitterrand 1974). A partir du début des années 90, l’usage totalement décomplexé de données quantifiées, sans référence aux sources, ni aux méthodes d’enquêtes, la place du chiffre dans le système démocratique a radicalement changé (c’est d’ailleurs 10 ans plus tard que dans les « démocraties » anglo saxonnes. Désormais, il ne s’agit plus seulement de gouverner avec les chiffres, mais bien de gouverner pour les chiffres (les critères de Maastricht)  seuil de 3% du déficit, traitement des chiffres du chômage…) alors que ces seuils qui guident les politiques ne résultent d’aucun procédé démocratique et qu’ils ne sont ni justifiés, ni discutés. Dans le même temps, il apparait que des controverses autour des statistiques publiques s’ouvrent à certaines occasions : voir le mouvement des nouveaux indicateurs de richesse (Méda, Gadrey, Jany-Catrice) ; les controverses autour de la mesure du pouvoir d’achat (Freyssinet), celles autour de l’élaboration de statistiques ethniques. Les questions qui sont posées renvoient donc à la fois à la manière par laquelle, dans la plupart des démocraties, la statistique est devenue au fil du temps un outil potentiellement privatif de liberté, mais aussi comment, déjà, des réactions s’organisent, et dans quelle mesure elles constituent ou non un mouvement homogène ( ??). Redonner à la société civile la capacité de mieux utiliser les publiques pourrait être une ambition

Que peut-on conclure de cette histoire brièvement esquissée sur les relations entre système politique et démocratie ? Dans quelle mesure l’exemple français est il représentatif des autres systèmes statistiques nationaux ? L’outil statistique et ses producteurs servent-ils de la même façon les démocraties et les régimes totalitaires ?  Quels sont, quels ont été et quels peuvent être les usages sociopolitiques des statistiques ? Comment et par qui ces usages peuvent ils être infléchis pour devenir des outils de la démocratisation ?

Ces quelques faits et les questions qu’ils soulèvent incitent à provoquer une réflexion collective sur les relations entre statistique et démocratie et à constituer une équipe pluridisciplinaire capable de susciter et d’animer les débats et de trouver les moyens de diffuser leurs conclusions afin de les soumettre à une discussion plus large.

En réunissant des chercheurs de différentes sciences humaines et sociales (économie, sociologie, histoire, sciences de gestion mais aussi spécialistes des civilisations et linguistes), des praticiens du chiffre, statisticiens, et des usagers de l’outil autour de ces questions et en proposant d’abord quelques éclairages d’historiens (par exemple : Sylvie Aprile, « Statistiques et migrations », Clotilde Druelle-Korn, « Statistiques, mobilisation et reconstruction en France et aux Etats-Unis autour de la Première Guerre Mondiale », Sabine Dullin, « Statistiques et économies de transition à l’Est », Danièle Fraboulet « Le patronat et l’information économique en France avant 1945 »), de sociologues (Emmanuel Didier, « Les sondages aux Etats-Unis et le New Deal », Martine Mespoulet, « Les statistiques démographiques sous Staline », Albert Ogien (« les usages sociaux du chiffre »), analystes et praticiens du chiffre tels qu’Alain Desrosières et Michel Armatte, de trouver les moyens de créer un groupe de réflexion durable capable de proposer des thématiques fédératrices aux différents usagers des statistiques (citoyens, salariés, employeurs comme individus mais aussi aux diverses institutions). Une première table ronde à la MESHS de Lille au printemps 2013 permettrait de dresser un état des lieux des travaux en cours dans différentes disciplines des universités de Lille, l’apport des juristes reste à négocier

Il conviendra aussi de définir les cadres des démarches à entreprendre pour former un groupe durable avant de l’élargir en dehors du cadre français – Belgique dans un premier temps, contacts d’un workshop dans les pays scandinaves et pays anglo saxons, Quebec si le prochain projet ANR est un projet avec le Québec. Cette table ronde viserait aussi à et réfléchir à la formation d’un réseau de chercheurs, susceptible de s’élarghir aux praticiens et aux usages du chiffre et d’aboutir  à des réalisations pratiques en lien avec la société civile. La mobilisation de différentes institutions comme l’Institut d’histoire sociale de la CGT (IHS), le collectif des centres de documentation en histoire ouvrière et sociale (CODHOS) ou les Archives nationales du monde du travail (ANMT) servirait à la fois à élargir l’appel à une seconde table ronde, et à faire le point sur la documentation disponible et sur les questions émergentes dans le monde syndical. La thématique des fichiers individuels pourrait aussi être abordée tant sur le plan historique que sur ses pratiques.

Dans la mesure du possible, chaque table ronde mêlerait l’approche historique, introduisant plusieurs temporalités, l’approche comparative avec des exemples de différents pays, en impliquant différents niveaux d’analyse, celui des chercheurs, des usagers et des praticiens.

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